samedi 19 septembre 2015

Mémoires et radotages (2)



Cher Papa, que de choses j’aurais à te demander. C’est au moment où nous avons beaucoup d’expérience commune, au moment où nous pourrions en parler, que nous ne pouvons plus le faire.

Je crois que c’est au moment où mes enfants sortent de l’enfance, que je sors de la mienne. La béatitude niaise que j’avais à voir et admirer mes enfants laisse place à une douleur lancinante de voir que leur avenir n’est pas assuré. Leur vie sera extrêmement difficile.

J’ai d’énormes remords de les avoir mis sur terre. Et pourtant, dès le merveilleux choc de leur venue au monde, je m’étais promis de respecter leurs personnes, leurs identités. Je ne devais que les protéger, que les aider, pas empêcher leur développement ! Mais je n’ai pas su créer un environnement privilégié et pérenne. Et ça, je n’y ai pas pensé ! Je n’ai pas pensé une seule minute, que je ne pourrais pas leur assurer un empire financier, ou bien un environnement sociétal fait de réseaux, de renvois d’ascenseurs, sorte de communautarisme entre privilégiés…
Et pourtant, j’aurais du y penser ! C’était mon devoir ! Et si j’avais eu cette démarche intellectuelle, j’aurais compris que n’étant pas capable d’atteindre de tels objectifs, il aurait été plus prudent de ne pas se hasarder d’engendrer des enfants, futurs malheureux sur terre !

Alors maintenant, j’me trimbale avec ces remords et ces souffrances, d’être impuissant pour l’avenir de ceux qui comptent plus que moi.

Finalement, l’égoïsme est parfois une vertu ! Ne pas faire d’enfant n’aurait pas été qu’une insensibilité aux autres, mais en l’occurrence, plutôt une prévenance, une bienveillance envers mes prochains…

Mon égoïsme, en fait, a été de les faire venir sur cette terre sans avenir ! De ça Papa, j’aurais bien voulu débattre avec toi. Oh, je sais bien, tu aurais dit « Mais tu ne pouvais pas savoir ! Ce n’est pas de ta faute ! Tu as fait tout ce que tu as pu ! Et puis, c’est à eux de se démerder ! ».

Tu les aimais tant, mes petits ! Un jour, tu as dit que tu n’en revenais pas, le jour où je t’ai mis Toto dans les bras, quand il était un tout petit nourrisson. Et Maman non plus ! Vous bichiez comme des vieux poux ! Quelle drôle d’expression, d’ailleurs. Elle vient de vous deux. Belle époque de ma jeunesse, insouciante, confiante en vous et en l’avenir, pressé que j’étais de devenir grand, de partir, d’aller m’envoler vers les cimes… Quelles drôles de cimes d’ailleurs ! Le soleil pas si haut que ça, a du me brûler les ailes, sûrement !
Mais j’étais resté pendant cinquante sept ans un enfant, dans ma tête. Un enfant rempli de rêves et d’espoirs, confiant en moi-même, confiant dans le destin que nécessairement mon opiniâtreté me ferait obtenir, à la force des poignets… Ou plutôt à la force de ma volonté, de ma capacité de raisonnement, de mes dispositions techniques, organisationnelles…

N’était-ce pas très puéril ? J’ai vécu dans l’illusion imbécile… Enfin disons que cette illusion a fonctionné pendant cinquante sept ans… Et puis, depuis… depuis huit ans… La réalité est là, sous mon nez ! Triste réalité, implacable ! Prisonnier que je suis de mes incapacités nouvelles !
Tiens par exemple : Cela fait plus d’une semaine que je ne parviens toujours pas à trouver une solution technique pour réaliser le supportage de mon tuyau de descente d’eaux pluviales… Putain de merde ! Dans le temps, le lendemain, au réveil, j’aurais eu la solution. Je suis certain que la solution est simple ! Mais putain ! Je ne la trouve pas !

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