Qu'il
est joli, le porte-clés qu'on m'a donné à cette station-service ! Joli,
mais traître, puisqu'il conduit une équipe de voleurs des pays de l'Est
à mon domicile... Stop. On met sur pause et on essaye de réfléchir à
tête reposée. Des moyens technologiques disproportionnés par rapport au
but recherché, la mention de vilains étrangers venus en France dévaliser
les bons citoyens, l'absence de toute référence à des sources
vérifiables... On ne serait pas en présence d'une légende urbaine, des
fois ?
Une avalanche de démentis
Tiens, c'est précisément ce que disent aussi bien les forces de l'ordre que les pétroliers !
Ainsi, par exemple, la Police de Genève a dû se fendre d'un
démenti
en juin 2012 après que l'histoire ait été présentée comme un de ses
communiqués dans une des nombreuses versions du message en circulation
(et, accesssoirement, qu'elle ait été submergée de demandes de
confirmation par téléphone, au risque de paralyser leur activité,
d'après
Le Dauphiné Libéré ou la
Tribune de Genève).
L'histoire est aussi démentie par la Sûreté du Québec sur
sa page consacrée aux légendes urbaines (où nos fidèles retrouveront beaucoup de canulars qui leur sont familiers).
Quant à la Direction de la Communication de Total (mentionné dans
d'autres versions du message), elle a été très claire avec nous : "
après
vérification auprès du Service de la Communication de Total Belgique,
il nous a été confirmé que cela n’était effectivement qu’une rumeur."
Une fausse bonne idée
Oui, mais quand même, il y a là de quoi inspirer les voleurs, non ?
Pas vraiment, en fait. Si des traceurs GPS de la taille d'un porte-clés sont bien
disponibles sur internet
à des prix relativement raisonnables (compter quand même un minimum de
30 euros pour les moins chers), il est nécessaire de leur adjoindre une
carte SIM afin qu'ils puissent communiquer avec le récepteur à distance.
Dans le genre ni-vu ni-connu je t'embrouille, on a connu mieux comme
méthode ! Après un cambriolage, il suffirait de remonter les signaux GSM
ou GPRS de l'émetteur jusqu'au récepteur pour retrouver le coupable.
Franchement, autant aller directement voir la police en se dénonçant. Et
puis, pourquoi se prendre la tête avec un joujou hi-tech quand on peut
suivre en voiture une victime potentielle jusqu'à son domicile ? Hein,
franchement ?
Enfin le porte-clés n'aiderait en aucun cas à savoir si la victime
est chez elle ou pas, elle pourrait être mariée, avoir des enfants,
un(e) amant(e) dans son placard, ou n'importe qui susceptible d'être
chez elle... !
Résumé pour le candidat cambrioleur :
- prévoir des milliers de porte-clés GPS traceurs pour achalander
correctement les stations services (coût pour 1000 : 30 000 euros)
- prévoir une carte sim dans chacun des porte-clés (coût à négocier avec l'opérateur de son choix, compte-tenu des volumes)
- prévoir récepteurs de signaux en nombre suffisant (réaliser étude de marché pour établir un pourcentage de clients potentiels)
- intégrer dans le modèle économique que la plupart des porte-clés
sera récupérée par des "non clients" (profils ne correspondant pas à la
cible)
- prévoir un plan B au cas où le client (ou affilié) serait à son domicile lors de la "visite"
Tout cela est donc beaucoup trop compliqué, trop aléatoire et
onéreux, par rapport aux bonnes vieilles méthodes - ce qui confirme
qu'il ne s'agit bien que d'une rumeur.
Une vraie légende urbaine
L'origine de cette rumeur est facile à établir : en 2008, la société
Caltex a lancé une campagne de promotion en Afrique du Sud au cours de
laquelle elle distribuait des porte-clés à ses stations-services. Les
premiers messages la visaient d'ailleurs nommément, si bien que la
société a dû
démentir à plusieurs reprises. Et la police n'a pas été en reste, comme nous l'apprennent
The Independent et
The Mail & Guardian.
Depuis, elle n'a cessé de prospérer sous toutes les formes dans les
pays anglo-saxons, avant de débarquer chez nous. Pourquoi un tel succès ?
Visiblement parce que l'histoire a su, au fil de ses métamorphoses,
allier la méfiance envers la technologie avec la méfiance envers les
étrangers (les Roumains ou les Nigériens visés dans certaines versions
du messages).
Ne serait-il pas temps de freiner un peu cette diffusion intempestive
en faisant connaître à cette légende urbaine les joies de la corbeille ?
A moins évidemment qu'au-delà de la légende, on souhaite avant tout
faire passer l'idée que, décidément, ces gens des pays de l'est sont
bien peu recommandables...
Note
de Zalandeau : Rassurez-vous, les vols commis par des Roumains et
anciens Yougoslaves sont exécutés d'une manière complêtement classique.
Ils
s'étendent maintenant à la campagne. Très près de chez moi, nous avons
eu à déplorer deux vols très récemment (alors qu'il n'y en avait lamais eu de mémoire d'homme). La gendarmerie est sur la piste
d'un gang des pays de l'est, identifiable pour son mode opératoire.